[Interview] La photo de rue selon Vincent Montibus

on 23 avril 2014 in Interview, Photo de rue by with 13 Comments

Un nouveau photographe de rue s’est prêté au jeu de l’interview, le troisième à ce jour, il s’agit de Vincent Montibus. Je pense avoir découvert les photos de Vincent grâce aux nombreuses découvertes que l’on fait sur Twitter, il y a de ça presque un an je crois. Je voyais des photos en N&B souvent, en couleur parfois, et surtout des scènes urbaines.

J’apprécie beaucoup ses photos de rue, ses photos argentiques ou numériques. Je suis même allé voir (avec Aymeric) une exposition photo dans laquelle il présentait une série de clichés, tout comme sa femme. Les deux séries étaient disposées face à face, comme si elles se regardaient. La photo est une affaire de famille chez les Montibus 😉

Durant cette visite, j’ai été scotché par les photos de Vincent au sténopé ! Je m’étais dit qu’il arrivait à faire des photos avec cette simple boite que je ne saurai faire avec mon reflex numérique ^^ Je me souvient d’une photo en particulier (photo #01), une pose longue faite devant un passage piéton. Le « va et vient » des passants laissait des empreintes de personnages, comme des fantômes. Accessible en numérique, mais au sténopé, j’imagine que ce n’est pas la même histoire !

La série que proposait sa femme n’avait aucune raison de rougir, elle mettait en scène leur trois filles vêtues de la même robe et tenant chacune des ballons gonflés à l’hélium. Noir & Blanc au format carré, très réussi.

Il est temps de discuter avec Vincent afin d’en savoir plus sur lui, sa passion et sa vision de la photo de rue…

 

 

 

Entretien avec Vincent Montibus

Bonjour Vincent ! Afin de te connaitre un peu plus, peux-tu nous expliquer ton parcours photographique ?

Bonjour Thomas !

Mon parcours photographie est relativement simple. J’ai découvert la photographie lorsque j’étais au collège lors d’ateliers le mercredi après-midi. J’y ai appris les bases de la photographie, du développement et du tirage noir et blanc. C’est ensuite avec l’arrivée des appareils numériques que j’ai recommencé à faire de la photo. Ma femme ayant la passion de la photographie, nous nous sommes mis à en faire de plus en plus. Sur des retours positifs sur ses photographies lors de mariage d’amis en totale amatrice, elle a décidé de franchir le cap et de passer pro. Ayant attrapé le virus, je l’ai suivi et nous avons créé « un nuage en bouteille » (http://www.unnuageenbouteille.fr) afin de proposer nos services de photographes (mariage, grossesse, nouveau-né, famille…).

 

 

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#01 Le fantôme de Saint Michel

 

Tu es un photographe polyvalent, très bon dans beaucoup de domaines, mais je constate tout de même que la photo de rue occupe chez toi une part importante. Que t’apporte cette discipline ? Qu’aimes-tu dans la photo de rue ?

Merci, c’est gentil !

C’est vrai que depuis quelques années maintenant, je pratique la photo de rue et au fil du temps ma pratique a beaucoup évolué et continue de changer. La photo de rue m’aide à me dépasser et à quitter ma zone de confiance. Elle me permet également de sortir faire des photos sans prise de tête, sans contrainte. Certains jours, je ne déclenche pas et pourtant je vais avoir passé 2 heures à arpenter les rues de Paris mais ce n’est pas grave. Je ne me donne aucune obligation de résultat. Mais il est vrai que j’aime rentrer en me disant j’en ai une bonne !

Ce qui me plait dans cette pratique, c’est le côté spontané et imprévisible. On ne sait jamais ce qu’il va se passer au coin de la rue. Il faut être en alerte, savoir anticiper les choses, maîtriser son appareil afin de déclencher au bon moment.

Je dirais aussi que la photo de rue m’aide à être plus ouvert et attentifs aux autres.

 

 

Emile le joueur d'échec

#02 Emile le joueur d’échec

 

Quand je pense à tes photos, trois choses me viennent immédiatement à l’esprit: Leica, Argentique et Sténopé. Pour la photo de rue, quel matériel préfères tu utiliser et pourquoi ?

Je dirais que n’importe quel appareil photo permet de faire de la photo de rue. Aujourd’hui ma préférence va aux appareils télémétriques. Plusieurs raisons à ce choix :

  1. La visée : généralement le viseur couvre plus que le cadre et le fait d’avoir l’œil gauche libre permet de « surveiller » l’action hors du cadre. Viser avec l’œil droit permet également de ne pas être caché derrière l’appareil comme c’est généralement le cas avec un reflex.
  2. La taille : les boitiers télémétriques sont généralement plus petits qu’un DSLR et par conséquent font moins peur et pèsent moins lourds dans le sac.
  3. Le bruit : dans la rue même à 1m50 du sujet, le déclenchement d’un télémétrique est imperceptible.

 

D’un point de vue longueur focale, j’alterne entre le 35 et le 50. Il m’arrive également d’utiliser un flash afin de déboucher les ombres.

 

La photo de rue à l’argentique, ce n’est pas trop difficile ? Ça permet de s’améliorer plus que le numérique ?

Sincèrement, c’est pareil, c’est juste le support qui est différent et qui impose plus de choses (contraintes : ISO fixes, 10, 12 ou 36 poses en fonction du film et du format).

On peut dire que faire de la photo de rue à l’argentique permet de s’améliorer car généralement on fait plus attention avant de déclencher. Mais il est tout aussi possible de se mettre dans une démarche de réflexion et de déclencher plus intelligemment même en numérique. Il est simple aussi de désactiver l’écran arrière de son boitier pour éviter de faire du « chimping » (regarder l’écran de son boitier juste après avoir déclenché).

 

 

Le garçon de café

#03 Garçon de café

 

Peux-tu nous décrire ta façon de photographier dans la rue ? Cherches-tu à être discret ou au contraire privilégies-tu les rencontres avec tes sujets ?

Généralement, je parcours les rues sans but précis en laissant mes pas me guider et j’avise en fonction de mon environnement. Je reste attentif à ce qui se passe autour de moi et j’ai toujours mon boitier prêt à portée de main. J’essaye également d’avoir toujours le sourire et d’avoir une démarche confiante sans être suspect ou agressif. Ensuite, ça dépend énormément de mon état d’esprit. Ça peut être discret au 50mm ou plus frontal au 35mm ou 21mm + Flash.

Il m’arrive aussi souvent de m’arrêter lorsque je vois une personne avec un visage, une « gueule » avec du vécu et d’aller lui demander l’autorisation de faire un portrait.

 

Une question qui revient souvent, chacun ayant son propre point de vue, pourquoi shooter principalement en noir et blanc ?

Pour moi le noir et blanc a un côté intemporel que j’aime beaucoup. L’absence de couleur permet aussi de se focaliser sur la composition et les émotions. Mais, je reste persuadé que l’on peut faire de la « bonne » photo de rue en couleur. Mais ça reste plus compliqué et c’est un domaine où j’aimerai m’améliorer.

 

 

Sans les mains !

#04 Sans les mains

 

Les photographes de rues se posent souvent la question du droit à l’image en France, comment gères-tu cet aspect de la discipline ?

Je gère cet aspect sans me prendre la tête. Lorsque je prends une personne en photo, j’essaye que l’instant que je capture ne dégrade pas l’image de la personne. Après lorsque les photos sont des candides souvent je n’ai pas d’interaction avec le sujet et ça s’arrête là. Par contre quand je fais poser un inconnu, je demande toujours une adresse mail ou postale pour envoyer une copie de la photo. Lorsque j’ai pris la photo sur du film, j’essaye dans la mesure du possible de faire un tirage papier à l’agrandisseur et je retourne voir la personne pour lui offrir. Bien que je doive le faire dans certains cas, je n’ai jamais fait signer d’autorisation de diffusion.

Au final, je ne me refuse pas de diffuser une photo. Si le sujet se reconnait sur la photo en la voyant sur internet et qu’il me contacte j’aviserai à ce moment-là. Mais ça n’est jamais arrivé.

 

Y a-t-il un sujet ou un environnement que tu aimes particulièrement photographier ? 

J’aime beaucoup photographier dans Paris. Je suis parisien et j’aime ma ville. J’aime m’y promener et du coup, y faire des photos. Ensuite, j’aime faire des portraits posés ou non des gens que je croise dans la rue. J’aime aussi capturer des émotions et des scènes de vie.

 

 

Le fumeur

#05 Fumeur

 

Ce n’est pas évident de se lancer dans la photo de rue, notre timidité ou nos appréhensions nous freinent souvent. Quels conseils nous donnerais-tu pour surpasser tout ça et pouvoir shooter en toute liberté d’esprit ?

En tout premier, je dirais de parfaitement maîtriser le fonctionnement et les réglages de son appareil. Un appareil mal réglé ou le fait de mettre trop longtemps à le régler peut faire passer une scène de rue ou un portrait candide.

Ensuite, je pense que l’attitude fait beaucoup, il faut sourire, être positif et ouvert au dialogue.

Il faut également savoir et en être persuadé que l’on a parfaitement le droit de faire des photos d’inconnus dans la rue.

En avant dernier, je dirais qu’il faut oser et s’approcher. Pour citer Robert Capa « if your pictures aren’t good enough you’re not close enough » (si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près).

Et en tout dernier, si vous n’arrivez pas à vous dépasser et à vaincre votre timidité, buvez une bière ou un verre de vin (avec modération bien sûr). L’alcool vous désinhibera !

 

 

Bon vent n°4 !

#06 Bon vent n°4

 

Quels sont les photographes de rue que tu apprécies, et dans quelle mesure t’ont ils aidé à t’améliorer ?

Comme beaucoup, j’aime le travail des grands (HBC, Doisneau, Capa, Elliott Erwitt, Man Ray, Brassaï, Jacques Henri Lartigue, Garry Winogrand, Josef Koudelka, Bruce Gilden…) et je ne me lasse jamais d’admirer et d’étudier leurs photos.

En ce moment, J’essaye de me concentrer sur le travail de photographes qui shootent en couleur (Joel Meyerowitz, Matt Stuart, Martin Parr, Saul Leiter…) afin d’arriver à moi-même utiliser la couleur dans la rue.

Ils m’aident à m’améliorer dans le sens où voir un maximum de bonnes photos aiguise l’œil. J’analyse les cadrages, l’utilisation de la géométrie, les différents plans, la lumière afin d’éduquer mon esprit et d’améliorer mes photos. J’essaye de m’inspirer mais sans copier.

 

 

Le sitting pour tous

#07 Sitting pour tous

 

Fin 2013, j’ai pu voir ton travail lors d’une exposition, qu’en as-tu retenu et quels sont tes futurs projets ?

Merci d’être passé. Lors de cette exposition j’ai présenté une série de photographies noir et blanc de Paris réalisées avec un sténopé. Ce que je retiens de cette expérience, c’est qu’il faut que je me force à travailler sous forme de séries cohérentes. J’ai également réalisé qu’une exposition c’est beaucoup de travail et que ça se prépare longtemps à l’avance. Voir son travail exposé et en parler est un réel plaisir.

 

Peux-tu sélectionner une de tes photos et nous expliquer son histoire, l’idée de départ, comment l’as tu réalisé et développé ?

C’est toujours délicat de choisir une photo à mettre en avant…

 

Faim d'hiver

#08 Délice hivernal

Cette photo a été prise un soir où il neigeait sur Paris. Je sortais d’un TAAg (Tweet Apéro Argentique organisé par l’association Dans Ta Cuve : http://www.danstacuve.org). J’ai tout de suite été attiré par la lumière (ou l’absence de lumière d’ailleurs) et cette neige qui tombait tranquillement. A l’angle de la rue, j’ai aperçu deux femmes, une étudiait le menu d’un restaurant qui proposait des plats de saisons et l’autre avait le nez en l’air et regardait les flocons tomber. La scène m’a plu, j’ai attrapé le boitier, un Leica M6 avec un 35mm. Pour la saison, je l’avais chargé avec du film Kodak T-Max à 3200 ISO. Mon 35 ouvre au maximum à 2.8 donc je l’ai réglé à P.O. et j’ai réglé la vitesse en conséquence afin d’exposer les deux personnages correctement. Le détail qui m’a vraiment fait déclencher, est la pancarte qui faisait la publicité des plats qui caractérisent la saison hivernale.

 

Merci encore Vincent d’avoir pris le temps de partager ton expérience avec nous, je te laisse le dernier mot 😉

Merci à toi Thomas pour cette interview.

Mes derniers mots seraient : Sortez et shootez !!!

 

 

J’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir la vision de Vincent sur la photo de rue, et j’espère qu’il en est de même pour vous. Je vous invite vivement à le suivre sur les réseaux sociaux et à faire un tour sur son site, vous y découvrirez beaucoup de belles photos.

À bientôt pour une nouvelle interview, n’oubliez pas la page dédiée du blog !

 

VINCENT MONTIBUS

Site internet unnuageenbouteille.fr
Flickr: Vincent Montibus
Twitter: @VincentMontibus
 
© Toutes les photos présentes dans cet article ne sont pas libres de droit mais appartiennent à Vincent Montibus

 

 

13 Responses to [Interview] La photo de rue selon Vincent Montibus

  1. thursday dit :

    Merci pour cette nouvelle interview Thomas 🙂 C’est toujours aussi intéressant d’avoir le point de vue de photographes de rue confirmés, je note tous les conseils dans un coin de ma tête.
    Certaines de ces photos ont vraiment un côté intemporel et on aurait bien du mal à les situer dans le temps, et l’ambiance de la dernière est vraiment magique grâce à ces flocons de neige et l’attitude de la passante qui semble apprécier cet instant!
    Je m’en vais regarder les photos de Vincent sur Flickr, merci pour cette nouvelle découverte 🙂
    thursday Articles récents…Un petit tour en Auvergne ?My Profile

    • thomasbenezeth dit :

      Je t’en prie Magali ! Je suis toujours content quand ces interview plaisent 🙂 J’aime beaucoup aussi ce côté intemporel. Bonne découverte !

  2. Christine dit :

    Merci Thomas pour ce bel interview très complet. J’apprécie beaucoup de découvrir de nouveaux photographes et d’en apprendre plus sur leur manière de procéder. Je m’en vais d’un click découvrir l’univers de V. Montibus 🙂
    Christine Articles récents…Dent-de-lionMy Profile

  3. D'IGNAZIO dit :

    Bonjour Thomas, merci Vincent
    Toujours sympa ces interviews, une vision simple et sereine de la photographie de rue. C’est aussi l’occasion de connaitre de nouveaux photographes, de nouvelles méthodes et de pratiques.
    Encore bravo!
    D’IGNAZIO Articles récents…CommunicationMy Profile

  4. D'IGNAZIO dit :

    re-bonjour Thomas
    « …à m’améliorer » oui sûrement, consciemment ou inconsciemment, regardez, regardez! il en reste toujours quelque chose.
    Personnellement un photographe de rue qui se ballade dans Paris ne me laisse jamais indifférent. Paris, c’est mon village.
    D’IGNAZIO Articles récents…CommunicationMy Profile

  5. Merci Thomas de nous faire encore découvrir un talentueux photographe! 😉

    Tu vas finir par me donner envie de m’y mettre. 😉

    Bravo à Vincent pour son travail photographique et pour le partage de son univers.
    Alex De Morière Articles récents…Canon EOS 6DMy Profile

    • thomasbenezeth dit :

      De rien Alex ! Talentueux et sympa en plus ! J’espère bien que tu vas t’y mettre, tu me donnes bien envie de me mettre au portrait 😉

  6. Marie dit :

    Mince j’avais lu et commenté l’article le premier jour, je reviens voir la réponse et je vois qu mon com n’apparait pas, il y a du y avoir un bug ?? Bref, je disais que c’était une chouette interview, j’aime bien connaître un peu le regard qu’on les autres photographes sur le monde, bien sûr, on le voit à travers leurs photos, mais mettre des mots sur leur travail, c’est une plongée véritable et riche d’enseignements pour tous.
    Marie Articles récents…Mon processus créatif au pluriel !My Profile

    • thomasbenezeth dit :

      J’ai vérifié dans les spams et il n’y a rien 🙁

      Merci Marie, content que les interviews te plaisent ! « Mettre des mots sur leur travail », tu as raison, c’est tout de même plus parlant et c’est une autre approche 🙂

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